09 septembre 2017

Comment investir en fonction des politiques monétaires 

Par Philippe Galloy I l'Echo

Alors que la BCE et la Fed semblent moins pressées de réduire leur soutien à l'économie, les actions devraient continuer à profiter de la croissance. Mais attention à la volatilité.

Les récentes déclarations des responsables des deux principales banques centrales de la planète laissent entrevoir des resserrements monétaires moins rapides que prévu. Dans ce contexte, comment l'investisseur doit-il adapter son portefeuille? Les stratégistes restent favorables aux actions mais avec des nuances.

La croissance économique est bien là mais l'inflation reste désespérément faible. Récemment, plusieurs banquiers centraux s'en sont inquiétés. Aux Etats-Unis, les membres de la Réserve fédérale (Fed) Lael Brainard et Neel Kashkari ont souligné en début de semaine le problème de la lenteur de la progression des prix à la consommation et ont laissé entendre que cela aurait un effet sur la politique monétaire. D'après les contrats à terme sur les taux de la Fed, la probabilité d'une nouvelle hausse du taux des fonds fédéraux cette année est tombée à 29%.

"Quelque chose doit bouger"

Dans la zone euro, Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne (BCE), a indiqué jeudi que "la volatilité récente des taux de change" constituait "une source d'incertitude qui nécessite un suivi". Autrement dit, la BCE se préoccupe de la remontée récente de l'euro.

Ces développements récents laissent supposer que le resserrement monétaire de la Fed et le ralentissement des achats d'actifs attendu de la BCE vont prendre du retard. Voilà qui change la donne pour les investisseurs.

Depuis la mi-juillet, les taux d'intérêt à long terme ont nettement diminué, en Europe comme aux Etats-Unis. Frank Vranken, chef stratégiste chez Puilaetco Dewaay, remarque que ce phénomène survient curieusement alors que les indicateurs conjoncturels sont au beau fixe. "L'écart entre les taux des obligations à long terme et les niveaux des PMI (indices avancés anticipant la croissance économique, NDLR) a rarement été aussi grand, constate-t-il. Quelque chose doit bouger, semble-t-il donc. Soit l'économie mondiale a déjà atteint son sommet, soit les taux des obligations sont erronés et devraient monter."

Vincent Juvyns, stratégiste des marchés mondiaux chez JPMorgan Asset Management, s'attend à une poursuite de la croissance économique: "L'environnement économique n'a jamais été aussi favorable. La croissance mondiale repose sur les Etats-Unis, la zone euro, le Japon et les pays émergents. Les économies qui étaient en récession en sortent. Cette synchronisation à l'échelle mondiale est favorable à la prise de risque." Autrement dit, à l'investissement en actions.

Les stratégistes d'ING vont dans le même sens mais mettent en garde contre la volatilité. "Actuellement, nos stratégistes maintiennent encore une légère surpondération en actions, surtout en actions européennes, signale Peter Vanden Houte, chef économiste d'ING Belgique. Mais la situation doit être suivie. Les politiques monétaires seront amenées à évoluer, en commençant par celle des Etats-Unis dans un premier temps. Les actions européennes ne sont pas à l'abri d'un regain de volatilité, même si l'origine de cette volatilité vient de l'étranger."

Vincent Juvyns confirme que les investisseurs doivent regarder plus loin que les récentes tergiversations des banques centrales: "Ce qu'on sait, c'est qu'à l'avenir, les politiques monétaires seront durcies. Cela provoquera une montée des taux d'intérêt. À quel horizon? Sans prendre de risque, on peut considérer que, dans cinq à dix ans, les taux seront plus élevés qu'aujourd'hui. On sera un bon pour-cent au-dessus des niveaux actuels."

"Gare à la bulle obligataire"

Qui dit montée des taux dit perte de valeur pour ceux qui auront des obligations en portefeuille durant cette période. Vincent Juvyns recommande donc la prudence à l'égard de cette classe d'actifs: "S'il y a un marché où il y a une bulle, c'est bien celui des obligations."

Si l'investisseur reste réticent à choisir des actifs plus risqués, il est conseillé de ne pas s'aventurer dans des obligations assorties de longues maturités, qui sont les plus affectées en cas de remontée des taux. Et parmi les titres de plus courte maturité, il faut se montrer sélectif. Dans un communiqué publié mercredi, les gestionnaires obligataires de Carmignac soulignent la nécessité d'une "dimension bottom-up pour générer de la performance".

Et si l'investisseur est disposé à s'aventurer dans des classes d'actifs plus risquées? "L'environnement économique est assez favorable pour ceux qui prennent des risques, estime Vincent Juvyns. La perspective d'une normalisation des politiques monétaires reflète l'embellie économique qui se traduit par une croissance des bénéfices des entreprises. Les investisseurs ont donc intérêt à se diriger vers les marchés d'actions."

Quel secteur privilégier parmi les actions? "Le secteur bancaire bénéficierait d'une montée des taux, indique le stratégiste de JPMorgan Asset Management. Actuellement, les banques européennes présentent des liquidités excédentaires de plusieurs centaines de milliards d'euros, qui sont placées à la Banque centrale européenne à taux d'intérêt négatif. Si ces montants considérables redeviennent profitables, ce sera très bénéfique pour le secteur bancaire."

Mais la normalisation attendue des politiques monétaires ne va-t-elle pas encourager les investisseurs à fuir les actions au profit de titres à revenus fixes? "Historiquement, il n'existe pas de corrélation entre une hausse des taux d'intérêt et une baisse des actions, répond Vincent Juvyns. Pour que les actions baissent lors d'une phase de durcissement de la politique monétaire, il faut soit un pic de l'inflation, soit qu'on aille vers une récession. Ce n'est clairement pas le cas actuellement."

Si Trump agit, le dollar montera Enfin, faut-il privilégier les actifs libellés en euro ou ceux qui sont en dollar? "Comme les marchés ne tablent plus sur une hausse des taux directeurs américains cette année, cela a fait remonter l'euro face au dollar, rappelle Peter Vanden Houte. C'est un problème pour la BCE qui reste confrontée à un exercice difficile: annoncer une réduction du rythme de ses achats d'actifs sans que ça pousse l'euro à la hausse." Et comme la BCE n'a encore rien annoncé à cet égard jeudi, il faudra attendre probablement le mois d'octobre pour être fixé. L'économiste s'attend donc là aussi à de la volatilité.

La BCE et la Fed semblent vouloir toutes les deux freiner la normalisation de la politique monétaire. Récemment, l'euro a repris de la hauteur parce que le moment de l'annonce du ralentissement des achats d'actifs de la BCE approche inexorablement. Mais quand la Fed annoncera, probablement l'an prochain, une nouvelle hausse du taux des fonds fédéraux, le rapport de force pourrait à nouveau s'inverser. En outre, selon Patrick O'Donnell, senior investment manager chez Aberdeen Standard Investments, les attentes du marché à l'égard du programme législatif de Donald Trump sont devenues si faibles que la moindre réalisation de sa part ferait remonter le dollar... Selon ce gestionnaire, l'euro est surévalué actuellement.

Obligations

Même si les banques centrales temporisent leur normalisation de la politique monétaire, elles devraient durcir le ton dans les mois et années qui viennent, ce qui poussera les taux à la hausse; dans ce contexte, la prudence prévaut à l'égard des obligations. Si l'investisseur veut y placer de l'argent, il doit éviter les titres qui présentent de longues maturités.

Actions

La conjoncture reste porteuse pour les actifs risqués tels que les actions. L'économie mondiale connaît une croissance synchronisée (USA, Europe, Japon, pays émergents). La croissance bénéficiaire est au rendez-vous pour les entreprises. Selon JPMorgan Asset Management, les valorisations ne sont pas excessives, en particulier en Europe. Les actions restent donc le premier choix des stratégistes. Mais attention à la volatilité quand les banques centrales réduiront leur soutien à l'économie, dit-on chez ING.

Secteurs

Comme on attend une remontée des taux dans le sillage de la normalisation des politiques monétaires, le secteur bancaire devrait être l'un des principaux bénéficiaires de cette évolution, estime Vincent Juvyns (JPMorgan Asset Management).

Euro-dollar

Pour l'instant, la dynamique est favorable à l'euro, notamment parce qu'on attend que la Banque centrale européenne annonce une réduction de ses achats d'actifs. Mais certains, comme les gestionnaires d'Aberdeen Standard Investments, considèrent que la monnaie européenne est actuellement surévaluée. La donne pourrait changer dans quelques mois, quand la Réserve fédérale annoncera sa prochaine hausse de taux. L'investisseur doit donc s'attendre à de la volatilité sur le marché des changes.